ve 21.8.2026 Neurodiversité

La théorie du cerveau prédictif explique l'hypersensibilité des personnes autistes et montre des pistes pour mieux la gérer.

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La théorie du cerveau prédictif explique l'hypersensibilité des personnes autistes et montre des pistes pour mieux la gérer.

Ceci est mon troisième article au sujet du cerveau prédictif. Afin de mieux comprendre ce concept, je vous recommande de lire les deux articles précédents sur ce sujet, ou au moins le deuxième.

  1. Le cerveau prédictif et les erreurs de prédiction
  2. Le cerveau prédictif et l'hypersensibilité des autistes

La théorie du cerveau prédictif

Votre cerveau n'attend pas jusqu'à ce qu'il reçoive les stimuli du monde extérieur pour produire son image du monde. Au contraire, il anticipe ce qui va se passer dans l'instant suivant, et vous présente cela en tant que réalité actuelle. Grâce à vos expériences de vie, cela se passe avec une énorme fiabilité. Pour économiser de l'énergie, les stimuli provenant de l'extérieur sont pris en compte seulement s'ils ne correspondent pas suffisamment à votre modèle actuel du monde. Dans ces cas-là, il s'agit d'erreurs de prédiction qui amènent votre cerveau à reconsidérer son modèle du monde.

En adaptant constamment son modèle du monde, votre cerveau limite le nombre d'erreurs de prédiction, et également sa consommation d'énergie, à un minimum. En outre, il écarte tout ce qu'il considère comme interférence ou variation habituelle dans une situation donnée, afin de réduire les stimuli à prendre en compte. Telles sont les conclusions de la théorie du cerveau prédictif.

L'hypersensibilité des autistes

Presque toutes les personnes autistes éprouvent une hypersensibilité à certains stimuli sensoriels, par exemple auditifs ou visuels. Cette hypersensibilité ne dépend pas seulement de l’intensité des stimuli, mais principalement de la façon dont le cerveau traite ces signaux. La théorie du cerveau prédictif apporte une explication pour ce phénomène.

Le cerveau autiste a tendance à prendre les erreurs de prédiction plus au sérieux que celui des autres personnes. De petites variations aléatoires ou un élément perturbateur dans les données captées par leurs sens, qu'un cerveau non autiste écarte, sont considérés par le cerveau autiste comme importants. Cela leur donne plus de poids et oblige le cerveau plus souvent à adapter son modèle du monde. Cette attention accrue entretient la vigilance et peut empêcher de s’habituer rapidement aux sons, lumières, textures et autres variations « anodins » aux yeux des autres. Cela n'est pas seulement dérangeant et épuisant, mais certains stimuli même très faible peuvent même causer de vraies douleurs chez certain·es autistes.

L'hypersensibilité – enrichissante et handicapante

Percevoir davantage d'erreurs de prédiction a un côté positif. Cette faculté permet à diriger et maintenir son attention sur des détails qui peuvent échapper aux autres. Dans certains contextes, ce trait constitue un réel avantage des autistes.

Mais dans la vie quotidienne, c'est fréquemment handicapant, quand trop d'attention est accordée aux signaux banals et anodins. Cela cause une surcharge sensorielle dont les personnes autistes souffrent couramment. La gérer est coûteux en énergie, ce qui mène à la fatigue, et même à un épuisement total. Quelles stratégies permettent d'y remédier ?

Stratégie 1 : Réduire les stimuli dérangeants

Évidemment, la première intervention consiste à protéger la personne autiste des stimuli sensoriels qui la perturbent, en lui procurant par exemple un endroit calme avec une lumière tamisée. L'utilisation d'un casque anti-bruit aide contre des sons désagréables. Ces mesures offrent un soulagement immédiat à la personne.

La théorie du cerveau prédictif y voit un danger à long terme, car le cerveau s'habituera à un environnement calme et adaptera son modèle en prenant en compte un faible niveau sonore. Par la suite, il commencera à considérer des sons encore plus faibles en tant qu'erreurs de prédiction, c'est-à-dire comme dérangeant. Une hypervigilance à ces stimuli peut s’installer, ce qui causera même un plus forte hypersensibilité.

Stratégie 2 : Se préparer en amont

Certaines personnes autistes très sensibles aux bruits et d'autres stimuli sensoriels vont aux concerts de leur groupe de musique préférée bien qu'ils ont lieu dans un environnement qui ne tient pas du tout compte de leurs besoins autistiques. Cela peut sembler paradoxal. Qu'est-ce qui leur permet de réaliser cela ?

  • Leur intérêt spécifique leur donne une énorme motivation.
  • La prévisibilité de la situation leur permet de se préparer en amont aux différents stimuli sensoriels excessifs.
  • Elles font attention d'avoir suffisamment de repos avant l'événement pour avoir le maximum d'énergie.
  • Grâce à un ou plusieurs jours de repos après, elles peuvent retrouver leur niveau d'énergie ordinaire après le concert.

Un très joli exemple est un jeune ado autiste dont l'histoire a fait l'objet du film allemand « Wochenendrebellen » sorti en 2023. Ce jeune parvient donc à entrer dans tous les stades de football en Allemagne afin de trouver son club préféré, bien qu'il soit hypersensible au bruit et au toucher. Il s’agit d’un film touchant où sa forte motivation et sa persévérance lui permettent de relever ce défi avec succès.

Cette stratégie repose sur une motivation exceptionnelle (grâce à un intérêt spécifique très puissant), ce qui pousse la personne à se préparer en amont et à se lancer au défi exceptionnel. Outre, il est sans doute aidant si la personne autiste puisse compter sur des personnes la soutenant dans sa démarche, comme sur le père dans le film mentionné. Cependant, il est tout à fait inapproprié d'essayer d'imposer une telle action à quelqu'un contre son gré.

L'utilité de cette stratégie se limite à des situations exceptionnelles qui revêtent une grande importance pour la personne. Dans ces cas précis, l'effort en vaut bien la peine. Mais il ne s’agit pas d’une stratégie pour tous les jours.

L’importance de la prévisibilité

Nous apprécions tous un certain degré de prévisibilité dans notre vie parce qu'il est simplement confortable de savoir ce qui nous attend. Ce qui est agréable pour les neurotypiques, est vital pour les autistes, car leurs cerveaux détectent beaucoup plus souvent une erreur de prédiction lorsqu'un élément ne correspond pas tout à fait à ce qui est attendu. Cela peut être vécu comme une perte de contrôle et engendre un stress énorme et de l’anxiété.

Le manque de prévisibilité est un facteur de stress important

Le manque de prévisibilité favorise le stress. Selon Peter Vermeulen, le nombre élevé d'erreurs de prévisibilité chez les autistes conduit aux réactions suivantes :

  1. Même les petits écarts par rapport aux prévisions sont remarqués et traités.
  2. Le cerveau réagit fortement aux erreurs perçues (hyperréactivité).
  3. Cela engendre de l'incertitude et de l'anxiété chez la personne.
  4. La personne ne sait pas à quoi s'attendre et réagit avec une vigilance accrue.
  5. Elle perçoit plus d'erreurs de prévisibilité, ce qui l'amène à leur attribuer encore plus d'importance.

Il s'agit là d'un cercle vicieux qui renforce l'hypersensibilité. La perception constante d'erreurs de prédiction ne génère pas seulement un sentiment d'insécurité, mais est aussi extrêmement épuisant. Le manque de prévisibilité entraine une anxiété aiguë, un phénomène fréquemment observé chez les individus autistes. Il n'est donc pas surprenant que le taux d'anxiété chez les personnes autistes soit significativement supérieur à celui de la population générale.

La prévisibilité réduit les erreurs de prédiction

En augmentant la prévisibilité, l'effet inverse peut de dérouler :

  1. Avoir suffisamment d'informations en amont améliore la prévisibilité, et ainsi la qualité des prédictions du cerveau.
  2. Par la suite, le cerveau perçoit moins d'erreurs de prédiction. Il est moins sollicité et le niveau de stress reste bas.
  3. Sans stress, la personne peut rester calme, ce qui réduit la tendance à détecter des erreurs de prédiction.

Nous observons ici un cercle vertueux. La prévisibilité aide le cerveau à construire un modèle du monde plus réaliste et contribue ainsi à réduire d'emblée certaines erreurs de prédiction. L'élément clé consiste dans le fait que la personne ressent un contrôle de la situation. Elle vit un bon niveau d'efficacité de soi, ce qui est un facteur essentiel pour la santé mentale. Une stratégie intéressante serait donc d’augmenter la prévisibilité.

Stratégie 3 : Rendre le monde plus prévisible

Afin de diminuer la fréquence des erreurs de prédiction, il est nécessaire de rendre le monde plus prévisible pour les personnes autistes. Si je sais à l’avance ce qui m'attend, mon cerveau peut s’y préparer en amont. Grâce à la prévisibilité, la situation devient plus maîtrisable pour moi, et donc moins stressante.

Pour améliorer la prévisibilité pour les personnes autistes, il est aidant d'être très clair dans la communication :

  • Expliquer précisément ce qui l'attend à un certain endroit, peut-être même avec des photos
  • Expliquer quelles informations sont pertinentes et lesquelles sont à négliger
  • Attirer l'attention sur le contexte afin de contribuer à l'interprétation adéquate d'une situation
  • Réfléchir à ce qui est sous-entendu et le mentionner explicitement, par exemple le tenu vestimentaire attendu lors d’un événement

Cette façon de communiquer est en fait très aidant. Connaître ce qui va se passer permet à la personne de se préparer et réduit sa charge mentale. Même si nous ne pouvons pas tout prévoir, l'objectif est d'être le mieux préparé possible.

Stratégie 4 : S'habituer de manière contrôlée à des stimuli

En réduisant les stimuli excessifs, nous donnons au cerveau autiste le repos dont il a besoin immédiatement. Bien que l’impulsion de fuir les situations avec des stimuli excessifs soit une réaction compréhensible dans le moment, cela risque de mener à une plus grande sensibilité à l’avenir, comment nous avons montré plus haut.

Une personne autiste ne pourrait-elle pas s’adapter à supporter plus de stimuli, en s’exposant progressivement à de nouveaux stimuli et des stimuli de plus en plus perturbants ? En principe, oui, Cela aiderait son cerveau, petit à petit, à mettre à jour ses propres prédictions sur l'environnement sensoriel. Avec le temps, elle pourrait maîtriser de plus en plus de situations exigeantes auparavant.

Il s'agit d'un processus de familiarisation progressive au cours duquel la personne s'expose de plus en plus à des stimuli jusqu'alors inquiétants. Mais attention. Il ne faut en aucun cas y aller avec le bâton et de forcer les choses. L'accord de la personne concernée est absolument nécessaire. De plus, cela nécessite un cadre à 100 % sécurisant, tout à fait prévisible et sans aucune pression. Il faut procéder pas à pas et prendre le temps nécessaire pour que la personne puisse s'adapter en fonction de ses besoins spécifiques et de son rythme.

C'est un processus qui prend du temps et qui a quand même ses limites qu’on doit respecter. Certains niveau de stimuli peuvent toujours rester dérangeants. C’est pourquoi il faut abandonner l’idée selon laquelle la sensibilité d’une personne autiste pourrait être ramenée au niveau de celle des non-autistes. Cependant, même une légère diminution peut représenter un immense soulagement pour la personne concernée et valoir un essai. C'est donc une piste intéressante à explorer pour les personnes autistes qui le souhaitent, chacun·e jusqu'au niveau qui lui convient et lui est possible.

Éviter toute contrainte

J’insiste sur le fait qu'il ne doit pas y avoir de contrainte. Si la personne est motivée et veut le faire volontairement, elle peut essayer cette stratégie. Toutefois, la contrainte génère automatiquement du stress, ce qui – comme vous le verrez plus loin – entraîne davantage d'erreurs de prédiction. Procéder avec pression est donc totalement contre-productif. Chez les personnes autistes, un meltdown, un shutdown ou l’épuisement seront probablement le résultat. Il est important que la personne autiste puisse rester plus ou moins dans sa zone de confort, et les stratégies utilisées doivent respecter cela.

Le stress nous rend plus susceptibles

Lorsque vous êtes soumis à un stress intense ou éprouvez des émotions fortes, vous n'êtes pas seulement moins performant. Vous supportez également moins les perturbations et vous vous énervez plus facilement. Ceci est le cas si on est autiste ou non. En fait, le stress rend le cerveau plus sensible aux erreurs de prédiction. En général, nous supportons moins quand nous sommes sous stress. À l'inverse, plus nous sommes détendu·es et serein·es, moins son cerveau donne du poids aux erreurs de prédiction. Il s'agit d'un vrai cercle vertueux.

Stratégie 5 : Réduire le niveau de stress

En quoi cette constatation peut aider les autistes ? En créant une situation dans laquelle la personne autiste se sente à l’aise, celle-ci peut la supporter plus aisément. D’une part, cela peut se passer par des facteurs extérieurs, notamment par la réduction du bruit et par un éclairage tamisé – ou bien par une haute prévisibilité et par la présence d'une personne accompagnante. D’autre part, une sérénité intérieure peut avoir le même effet. Pour arriver à une attitude calme, le stimming est probablement l’outil de prédilection pour beaucoup d’autistes. Mais des exercices de respiration et de relaxation peuvent également s'avérer aidant, tout comme les objets réconfortants (comme les rappels du ZRM).

L'idéal, c'est de pouvoir adapter son environnement. Comme on ne peut pas toujours compter là-dessus, il est judicieux de disposer de moyens sur lesquels on a un réel contrôle, comme son propre comportement (s'éclipser par exemple) ou se mettre dans une attitude calme par différent moyens, y compris le stimming. Tout ce que peut aider une personne à réduire le stress est utile.

Réduire son niveau de stress est crucial. Étant moins stressé, j'ai plus d'énergie pour faire face à une situation donnée et je peux tolérer davantage de stimuli dérangeants. Au fil du temps, ces expériences positives me permettent d'être plus à même à affronter d'autres situations difficiles. C'est l'effet positif de l'efficacité de soi.

Différentes stratégies à disposition

Réduire les stimuli sensoriels représente une approche efficace et rapide pour apaiser une personne autiste en situation de surcharge sensorielle. Selon la théorie du cerveau prédictif, cela risque toutefois d’entraîner une hypersensibilité encore plus marquée à long terme si on agit constamment de cette façon. C'est pourquoi il est utile de connaître d'autres stratégies permettant de mieux gérer son hypersensibilité lorsqu'on est autiste.

  • Se préparer en amont
  • Rendre le monde plus prévisible
  • S'habituer de manière contrôlée à des stimuli
  • Réduire le niveau de stress au minimum

Tous ces moyens ont leur utilité et c’est à chaque personne de décider lesquelles elle choisit pour gérer son hypersensibilité au mieux.

La gestion de soi ZRM dans ce contexte

Dans le cadre de mon accompagnement, je privilégie la méthode ZRM, qui propose une gamme d’outils permettant d’adopter une nouvelle attitude, par exemple plus sereine ou plus confiante. Cette approche contribue à réduire le stress et à aborder ses défis d'une nouvelle manière et avec plus d’aisance.
 


Source principale : Pour écrire cet article, je me suis basé en grande partie sur le livre

  • VERMEULEN, Peter, 2022. Autism and the predictive brain: absolute thinking in a relative world. Abingdon, Oxon ; New York, NY : Routledge. ISBN 978-1-03-237491-8.

Film mentionné : « Wochenenderebellen », film allemand sorti en 2023 (malheureusement le film n'a pas encore trouvé de distributeur dans le monde francophone)

Article sur l’anxiété chez des adultes autistes : comprendrelautisme.com/une-etude-revele-que-lanxiete-est-plus-elevee-chez-les-adultes-autistes


Auteur de l'article : Beát Edelmann, expert en neurodiversité (autisme, TDAH et HPI) et en exploration de la personnalité. Il a fondé l'Institut Abundana pour la gestion de soi qui propose des services de coaching, de formation et de conseil à Genève.

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